Tout va bien.
En ce moment, tout va bien.
Et c'est agréable de ne pas y penser.
Tout va bien.
En ce moment, tout va bien.
Et c'est agréable de ne pas y penser.
Il y a eu des hauts et des bas. Beaucoup de bas. Au début, surtout. Pendant le jugement. Et
à la fin. Après le coma.
Et dire que quand j’ai rencontré Antoine je finissais quasiment chaque soirée en larmes dans ses bras ! Quand je le regarde j’y repense souvent. Et pas qu’Antoine. On venait de se rencontrer,
j’étais complètement à la masse, mais ils se sont accrochés. Et aujourd’hui ce sont des amis formidables.
Quant à moi, je me suis prise en mains. Ca va faire sept ans et enfin ça me pèse moins. Différemment. J’ai éclairé pas mal de choses. J’ai pris conscience de mes ressentis. J’aurais dû me faire aider avant. Je n’imaginais pas que j’allais mettre à jour une telle colère. Et encore moins un tel sentiment d’abandon. Je croyais bêtement que l’abandon n’était que de mon côté, d’où la culpabilité.
J’ai réalisé que tout ça n’était pas normal. Que je n’avais pas d’autre choix. Quant à la culpabilité de n’avoir pas été à l’hôpital… Je ne pouvais pas, c’est tout. Non seulement il y a la colère. Mais aussi, mais surtout il me terrorise encore. Rien que d’y penser, je peux retrouver la sensation que j’éprouvais étant petite, lorsque mon coeur se serrait, puis que ça faisait comme si une lame le transperçait. Je redeviens la petite fille au fond de son lit, serrant une peluche dans ses bras, blottie sous les couvertures, pour essayer de ne pas entendre ce qui se passe en bas.
Il me terrorise encore, à tel point que lorsqu’il m’a laissé un message disant qu’il passerait peut-être à Lille, j’ai prévenu mon voisin en panique, lui donnant mon double de clefs, lui disant qu’il faudrait peut-être qu’il dise à quelqu’un que j’ai déménagé. J’ai imaginé tous les scénarios possibles, trouvé toutes les solutions imaginables pour me rassurer.
Et au final, il n’est pas venu.
Et au final, ça m’a blessée une fois de plus.
Parce que c’est comme le reste. Sa propre fille n’a jamais valu la peine qu’il fasse d’efforts.
Ca va faire sept ans. Déjà.
Sept ans, et j’en ai parcouru du chemin.
Je mesure ma chance. C’est fou. J’ai eu tellement de chance. D’avoir une maman aussi formidable, surtout. Je me demande ce que je serais devenue sans elle.
Mais surtout, je me demande ce que je serais devenue sans tout ça.
Ca me caractérise. Je me suis construite autour. Depuis mes peurs de petite fille. Jusqu’à mes choix actuels.
Car il y a des choses que je n’accepterai plus jamais. La violence et la destruction particulièrement.
Et si un mec ose traiter mes enfants comme tu m’as traitée, je te jure que je le tue.
Ca allait mieux. Mieux qu'au début.
Elle m'a bien aidée, mine de rien. Les premières fois, j'y allais sans trop y croire, et même avec l'impression que tout remuer ne servait qu'à me faire souffrir inutilement.
Et puis j'ai mis à jour des sentiments tellement complexes, ambigüs, contradictoires, voire parfois inattendus.
Ca allait mieux, et là, ça ne va plus.
J'ai commencé par lui raconter mes anecdotes. L'alcool, les insultes, le faux malaise, les cris de Margot... Puis l'appui que m'a fourni Florie sans même le vouloir. Et enfin, le départ. La plainte au commissariat, la visite à l'avocate, le couloir et le bureau de la juge.
Je pensais ressentir une sorte de souffrance. Mais non.
J'ai découvert ma colère. Ma grande, très grande colère. Violente.
Puis des regrets. Puis la culpabilité.
Et j'ai découvert autre chose. Je ne le soupçonnais pas et c'est elle qui m'a ouvert les yeux. L'abandon.
Je ne le voyais que d'un côté : je l'avais abandonné en partant, il était encore plus malheureux qu'avant par ma faute ; et même si je savais que j'avais fait le bon choix, je l'avais abandonné.
"Mais il vous a abandonnée, lui aussi."
Putain. Ouais. Ca allait mieux, mais depuis cette révélation...
Maintenant, c'est ça qui domine. Il n'appelle pas, il n'écrit pas. Et surtout, surtout, il ne présente pas d'excuses. Il n'a jamais cherché à me récupérer.
Comme si je ne le méritais pas. Comme si je n'en valais pas la peine.
Comment peut-on accepter de ne plus voir son enfant, en réagissant si peu ?
Comment est-il possible qu'il ne se rende pas compte qu'il est fautif ?
Je voudrais juste quelques regrets de sa part. Ouais. C'est ça que je voudrais. Parce que là, quoi ? Il se rend pas compte, il s'en fout ? C'est de ma faute, c'est ça ?
PUTAIN mais non c'est pas de ma faute, merde. J'étais qu'une gamine et tu m'as bousillée. Et maintenant, quoi ? C'est quoi ton putain de problème ? Tu t'en rends pas compte ?
Je voudrais tellement que tu te rendes compte de ce que tu m'as fait. Même si je n'y crois plus. Mais putain ce que je voudrais qu'un jour tu t'en rendes compte. Vraiment. Sincèrement. Et j'espère que ça te tuera de chagrin.
Parce que je le mérite. C'est égoïste, ouais. Mais pas parce que je le mérite en tant que personne ; parce que je le mérite par le simple fait que je suis ta fille, et qu'un enfant ça devrait être sacré, qu'un enfant on ne devrait jamais tolérer de le voir souffrir. Et encore moins de le FAIRE souffrir. Un parent normal, ça le tuerait.
Qu'est-ce que j'étais, pour toi ?
Lui aussi est un mystère. Le petit voisin d'en face, rencontré à la fenêtre il y a un an maintenant. Il faisait sacrément froid, mais je rentrais de soirée, j'avais besoin d'un peu d'air. Il était trois heures du matin. Je crois qu'on a parlé jusqu'à 5h, chacun emmitouflé dans sa couverture. On a dû sacrément emmerder les autres voisins !
Et depuis, c'est plutôt rigolo.
Un petit signe quand on se voit à la fenêtre, un petit message quand l'autre n'est pas là et qu'on trouve ça bizarre, ou en fin de soirée pour savoir ce que l'autre fait.
Un peu de squattage dans mon canap'...
Moins, beaucoup moins qu'avant. C'est drôle. J'étais persuadée qu'il n'y avait aucune ambiguïté et un jour que nous étions posés à trois dans mon lit, j'ai senti une main caresser la mienne. Ce fut tout et ça ne s'est jamais reproduit.
Ca reste mystérieux, mais il est des mystères qu'il vaut sans doute mieux ne pas élucider.
C'est marrant, on n'a rien en commun. Mais j'l'adore, ce petit mec-là.
Je l'aurais bien adopté comme petit frère, mais il a déjà une grande soeur... Tant pis !
N'empêche, le jour où il déménagera, je serai bien triste...
Bah voilà. Ca m'a énervée. Forcément.
Parce que dans ce cas-là, pourquoi pas moi ?
Mais je te rassure, mon tour viendra. Quand tout sera effacé. Quand nous serons prêts. Tu verras.
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